Une guerre peut-elle être “juste” ?


Samedi 17 Juin 2017 - 5h37 
Quelque part dans la ville de Raqqa

Soudain, les sirènes se mirent à hurler, rompant la douceur du crépuscule. 

Dans ce quartier excentré de Raqqa, le ballet des tirs et des bombardements n'étaient jusque-là qu'une douce sourdine. Mais plus maintenant. L'enfer n'était plus là-bas, a l'autre bout de la ville, mais ici, au dessus. Les avions venaient de lâcher une bombe, puis une deuxième, et rapidement une troisième... Des enfants, des femmes, et des hommes, éreintés et amoindris par 1 nuit très courte et 3 semaines de ramadan, couraient et hurlaient, dans un vacarme étourdissant. 

Quelques minutes plus tard, un immeuble se mit à vaciller, sous le souffle du bombardement, puis s'écroula, ensevelissant ainsi des dizaines de familles, qui n'avaient pas eu le temps de fuir. 

A l'extérieur de ce qui n'était plus qu'un monticule de poussières et de cailloux, ceux qui étaient encore en vie hurlaient. Ils pleuraient déjà leur femme, leur mari, leurs enfants.

Ceci n’est pas un extrait du roman Al Baas, dont l’intrigue se passe plus au Nord, à Alep, mais un témoignage de ce qu’a été (ou aurait pu être) l’offensive de Raqqa. Du 6 juin au 12 octobre 2017, la coalition internationale, menée par les Etats-Unis (et dont faisait partie la France), a pilonné cette ville du Sud de la Syrie, devenue la capitale du califat de l’Etat Islamique, afin d’en chasser le groupe terroriste. Mais, cette “bataille de Raqqa” a revêti, dans les faits, une réalité bien plus sombre qu’une lutte manichéenne entre les bons et les mauvais (Daesh). En effet, l’ONG Amnesty International vient de publier un rapport dans lequel elle incrimine la coalition internationale. Elle estime que les frappes aériennes occidentales ont tué des centaines de civils, et blessé des milliers d’autres.

Quartier bombardé à Raqqa

L’idée, dans cet article, n’est pas de se laisser emporter par l’émotion, et de crier au massacre. Car, l’action de la coalition internationale en Syrie a beau être encadrée dans le cadre d’un mandat de l’ONU, dont le but est de combattre l’Etat Islamique, ceci n’en reste pas moins une intervention militaire, s’inscrivant dans une guerre. Et une “guerre propre”, qui ne tuerait que l’ennemi désigné, ne causant aucun dommage collatéral, n’existe pas. Mais, dans les rangs de beaucoup d’intellectuels, et de dirigeants politiques, il fait consensus qu’une guerre peut être “juste”, à défaut d’être “propre”.

Qu’est-ce que la doctrine de la Guerre Juste ?

La théorie de la “guerre juste” est un modèle de pensée selon lequel une guerre peut s’avérer moralement acceptable. Cette doctrine s’intéresse particulièrement à la “guerre préventive”. Ainsi, le casus belli (ou occasion de guerre), c’est-à-dire l’acte déclencheur d’un conflit, comme l’agression d’un pays par un autre (l’envahissement de la France par l’Allemagne en 1940, ou le bombardement de la base américaine de Pearl Harbour par les Japonais en 1941), devient secondaire.

Historiquement, le premier philosophe a avoir théorisé la “guerre juste” en Occident est le romain Cicéron, s’appuyant sur des interrogations développées avant lui dans la mythologie hindoue. Ensuite, Saint-Augustin a rajouté une dimension théologique, justifiant la guerre par des arguments religieux. La doctrine de la guerre juste a d’ailleurs de profondes racines catholiques, puisque son théoricien le plus célèbre (et unanimement reconnu) reste Saint Thomas d’Aquin. Selon ce prêtre italien, pour qu’une guerre soit juste, celle-ci doit remplir 3 conditions :

  1. Elle doit être déclarée par une autorité souveraine légitime
  2. Elle doit répondre à une cause juste. (C’est justement cette notion qui fait le plus débat).
  3. Elle doit être menée dans l’intention de faire le bien : les belligérants ne doivent pas répondre à de mauvaises motivations.

Vous l’aurez compris, tout ceci est sujet à interprétation, et dépend du prisme culturel avec lequel on analyse la situation. Par exemple, l’Etat Islamique ou Al Qaïda peuvent se considérer comme une entité légitime, et pensent que le jihad est une cause juste, qui a pour but de faire le bien en apportant la charia, un modèle de société qu’ils jugent plus fiables que les états laïques du parti Baas en Irak et en Syrie. A l’inverse, pour la coalition internationale, faire la guerre en Syrie est un moyen d’apporter la liberté aux populations locales, et elle est dans ce sens, une “guerre juste”.

Dans les faits, toutes les guerres créent des déplacés, des réfugiés et des morts au sein des civils. Car une guerre propre, qui ne tuerait que l’ennemi désigné, ne faisant aucune victime innocente parmi les populations locales, n’existe pas. Et cela peu importe la légitimité ou l’intention des belligérants. La doctrine de la “guerre juste” est donc très discutable, tant sur le plan philosophique que politique.

Sébastien Mayoux oeuvre sur le web depuis quelques années. Auteur du roman Al Baas, il a également contribué sur plusieurs blogs spécialisés dans le marketing numérique et les médias sociaux, et a également créé le site d'information parodique Le Connard Enchaîné.

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